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Rouerie

Rouerie, un mot à réhabiliter, une pratique à observer ? De la plume des libertins aux intrigues du XIXe siècle

« On ne sympathise pas avec le niais, ni avec le sourire à tout venant ; de là, dans le monde, la nécessité d'un vernis de rouerie ; c'est la noblesse des manières. »Stendhal, dans De l'amour (1822)

Rouerie, un mot à réhabiliter, une pratique à observer ?

De la plume des libertins aux intrigues du XIXe siècle

Le mot dans la littérature

Voyons d’abord le mot à l'œuvre, dans la littérature. En 1782, Choderlos de Laclos publie Les Liaisons dangereuses. Dès la deuxième lettre, la Marquise de Merteuil écrit au Vicomte de Valmont : « ce sera enfin une rouerie de plus à mettre dans vos mémoires : oui, dans vos mémoires, car je veux qu'ils soient imprimés un jour, et je me charge de les écrire. »

La rouerie est un sport de salon pour aristocrates qui ont le temps de jouer de l'esprit et de la manipulation.

Chez Balzac, il ne s'agit plus seulement de conquêtes amoureuses. Dans Modeste Mignon (1844), le poète se permet « bien des roueries » en sa qualité d'apprenti ministre.

Dans Un homme d'affaires (1844), au titre initialement évocateur : Les Roueries d'un Créancier, Maxime de Trailles incarne le dandy cynique des spéculations financières. La rouerie est une arme dans la comédie sociale, un outil pour gravir les échelons ou duper son entourage. Balzac, observateur impitoyable de son temps, en fait un ressort essentiel de ses intrigues.

Guy de Maupassant, en 1882 intitule une nouvelle Rouerie. Un ancien ministre de l'Empire y raconte comment une jeune femme en apparence ingénue l'a manipulé. La rouerie n'est pas seulement un attribut des manipulateurs reconnus comme Madame de Merteuil et Valmont, ou de l'homme d'affaires ; elle peut aussi être le fait d'une jeune fille qui feint la naïveté pour mieux tromper.

Stendhal, dans De l'amour (1822), en avait fait une catégorie sociale : « On ne sympathise pas avec le niais, ni avec le sourire à tout venant ; de là, dans le monde, la nécessité d'un vernis de rouerie ; c'est la noblesse des manières. » La rouerie est alors un code de conduite, un savoir-vivre, une manière de se protéger des naïfs et des importuns.

Jane de la Vaudère, dans Les Demi-sexes (1897), résume l'ambivalence du mot : « Les psychologues disaient en le voyant : "Un garçon aussi habile fera son chemin par les femmes ; c'est le plus sûr moyen aujourd'hui." Ils vantaient charitablement sa rouerie aux dépens de son honnêteté. »* La rouerie est une qualité pour les ambitieux, un défaut pour les moralistes.

L'histoire du mot

Le mot apparaît sous la Régence de Philippe d'Orléans (1715-1723). Le duc, homme de plaisir, s'entourait de compagnons dissolus qui partageaient ses excès. On les appelait les « roués », comme s'ils méritaient d'être roués vifs, c'est-à-dire suppliciés sur la roue. Le terme, d'abord péjoratif, finit par désigner un type social : les libertins, ceux qui vivent à bonnes fortunes ou de leurs intrigues amoureuses.

Par extension, la rouerie a d'abord signifié le comportement même du roué : la débauche, le libertinage. Puis, au fil du XIXe siècle, le sens s'est élargi et déplacé. La rouerie n'est plus seulement une affaire de mœurs, elle devient une forme d'intelligence pratique, une habileté à manœuvrer dans tous les domaines, en amour, bien sûr, mais aussi en affaires, en politique, en société. La rouerie est l'art de tirer profit des situations par la dissimulation et le calcul.

Explication du mot

Le dictionnaire de l'Académie française la définit comme le « caractère, attitude d'une personne rouée, qui ruse et dissimule ; acte, propos fourbe, dénué de scrupules »*

La rouerie est donc à la fois une disposition d'esprit, la faculté de ruser, de dissimuler ses intentions, de calculer ses coups et une action, un tour, une manœuvre, un stratagème.

Elle implique trois éléments : La dissimulation (le roué ne montre pas ses véritables intentions), le calcul (chaque action est pensée pour obtenir un avantage) et mépris des règles morales (la rouerie est une forme de fourberie, où l'honnêteté est sacrifiée à l'intérêt).

Elle se distingue de la simple ruse par son ampleur et sa systématisation. La rouerie n'est pas un trait ponctuel ; c'est une manière d'être dans le monde, une philosophie pratique du rapport aux autres. Elle suppose une forme d'intelligence sans scrupules, ce qui explique que les moralistes l'aient toujours regardée d'un mauvais œil, tandis que les romanciers y voyaient un ressort dramatique fascinant.

La rouerie a traversé deux siècles de littérature, passant du boudoir libertin aux salons du XIXe siècle, des intrigues amoureuses aux spéculations financières. Elle est aujourd'hui moins usitée, mais elle mérite d'être réhabilitée : elle dit avec précision ce que la simple « ruse » ou « manipulation » ne dit qu'imparfaitement, une forme d'habileté mondaine, à la fois admirée et condamnée, qui reste au cœur de nos comédies sociales.

Commentaires

1 commentaire approuvé

Camzo

09/09/2026

Je comprends mieux ta rouerie à mes côtés : « On ne sympathise pas avec le niais, ni avec le sourire à tout venant ; de là, dans le monde, la nécessité d'un vernis de rouerie ; c'est la noblesse des manières. » La rouerie est alors un code de conduite, un savoir-vivre, une manière de se protéger des naïfs et des importuns. Mais garde à la rouerie qui peut aussi être le fait d'une femme qui feint la naïveté pour mieux tromper. ;)

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