Entretiens

Conversations spectrales

Et si les morts pouvaient parler ? Et si une autrice oubliée pouvait enfin répondre à ses détracteurs ? Et si un personnage de roman rencontrait son créateur ? Les Conversations spectrales sont des entretiens imaginaires où ces conversations impossibles deviennent possibles. Ce sont des fictions, bien sûr, mais des fictions qui ont pour but de dire des vérités sur les œuvres, sur les vies, sur ce que la littérature fait à ceux qui la hantent.

1891 · Rue de Sèvres, Paris

Un sabbat dans un fauteuil

avec Joris-Karl Huysmans (1848 — 1907)

Là-bas vient de paraître chez Tresse. Durtal y mène l'enquête sur Gilles de Rais, entre satanisme et mysticisme, et le public ne sait plus si Huysmans se moque ou se damne. Je le retrouve dans son cabinet, au milieu des livres de messe noire et des traités de démonologie. Il parle comme il écrit : par saccades, avec des mots qui brillent dans l'ombre.

Question de Charlotte

On dit que Là-bas est un roman de sorcellerie. Est-ce une plaisanterie de votre part, ou une déclaration de guerre ?

Ni l'un ni l'autre, et les deux à la fois. Le satanisme n'est pas un sujet, c'est un symptôme. Regardez ce siècle : il a épuisé le matérialisme, il a épuisé le naturalisme — les professeurs, les médecins, les romanciers, tous répètent la même leçon de choses, et l'âme, elle, meurt de soif. Alors elle se tourne vers ce qui reste : le surnaturel, fût-il maudit. Gilles de Rais n'est pas une anecdote du Moyen Âge, il est notre miroir. Nous brûlons tous, à petit feu, par les déperditions de phosphore que ces crises entraînent.

Question de Charlotte

Vous avez passé dix ans du côté de Zola. Que lui reprochez-vous, au juste ?

Je ne lui reproche rien, je le plains. Le naturalisme était une auberge sur la route, commode et propre, avec des nourritures saines : les Halles, la machine à vapeur, le peuple. Mais l'auberge est devenue une prison dont les fenêtres donnent sur un mur. La nature a fait son temps — j'ai écrit cela dans À rebours et je le signe encore. L'art doit choisir ses fleurs, les hybrider, les distiller. Zola décrit le réel comme on inventorie un mobilier ; moi, je veux le parfum des choses, même si ce parfum sent le soufre.

Question de Charlotte

Et maintenant ? Après Là-bas, où allez-vous ? Dans quel camp — le diable ou le bon Dieu ?

Ne me demandez pas de choisir, c'est précisément ce que je fuis. Je suis un catholique sans grâce et un damné sans plaisir : la position la plus inconfortable qui soit, et la seule honnête. J'écris des livres pour me délivrer des autres, et des autres livres pour me délivrer de moi. La religion, la luxure, l'art : trois fièvres qui se confondent dans le même cerveau. Je ne sais pas encore où cela mène — je sais seulement que la route est sombre, et qu'il faut la descendre jusqu'au bout, en tâtonnant, avec la lampe de la phrase pour seule lumière.

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1907 · Une chambre aux volets clos, Paris

L'amour qui ne meurt pas

avec Renée Vivien (1877 — 1909)

Flambeaux éteints vient de paraître. Renée Vivien reçoit peu, parle bas, sourit comme on se souvient. Elle a connu la gloire des salons lesbiens de la rue Jacob et les îles de Lesbos, où elle a voulu fonder une colonie de poétesses. Il lui reste deux ans à vivre ; elle le sait peut-être. La pièce sent l'ambre et le thé ; les rideaux sont tirés sur un après-midi d'été qu'elle refuse.

Question de Charlotte

Vous avez écrit que la poésie est « une chose grave ». Pourquoi cette gravité, quand tout le monde veut du léger ?

Parce que la poésie touche à ce qu'on ne peut pas dire autrement. Si l'on pouvait le dire en prose, on le dirait en prose, et l'on serait quitte. Mais il y a des douleurs, des extases, des souvenirs qui ne passent pas par la raison : ils passent par le rythme, par la rime, par le silence au milieu du vers. J'écris comme on prie — avec des mots qui ont la forme exacte de la solitude. Une femme m'apparut, et je n'ai jamais cessé de la chercher dans chaque poème depuis.

Question de Charlotte

Pourquoi avoir choisi le français ? Vous êtes née anglaise.

On ne choisit pas sa langue, on en est choisie. Le français a cette qualité cruelle : il exige la clarté, même pour dire l'ombre. L'anglais me permettait de tout, donc de rien ; le français m'oblige à choisir chaque mot comme on choisit une perle — et c'est dans cette contrainte que le désir devient style. J'ai traduit Sappho pour apprendre d'elle la mesure antique, cette science de l'ardeur contenue. Les vers de Lesbos sont des vases : ils contiennent le feu sans le laisser déborder.

Question de Charlotte

Vos poèmes parlent beaucoup de la mort. Est-ce une coquetterie fin de siècle, ou quelque chose de plus intime ?

La mort n'est pas un sujet, c'est une présence. On l'évite, on la côtoie, on la sent qui passe entre deux phrases — comme dans les vers que vous connaissez : elle porte en ses mains le sommeil et la mort. Je n'en fais pas une idole, je fais ce qu'on fait avec un visage aimé : je la regarde jusqu'à ce qu'elle devienne familière. Les Grecques savaient cela : aimer et mourir sont les deux seules choses qu'on ne peut pas faire à moitié. Le reste — la gloire, les salons, les amitiés bruyantes — je l'ai donné aux autres sans regret.

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Un nouvel entretien paraît tous les quinze jours — les morts ont du temps, mais ils n'aiment pas attendre.