« Qui a tort ? » — Flaubert, la Beauté et la solitude du jugement
“Mais comme il est difficile de s'entendre ! Voilà deux hommes que j'aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourgueneff et Zola. Ce qui n'empêche pas qu'ils n'admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort ? Et comment plaire au public, quand vos plus proches sont si loin ? Tout cela m'attriste beaucoup. Ne riez pas.”Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Louis Conard, tome VII, Paris, 1930, p. 293-295 (lettre 1573, à George Sand, 3 avril 1876).
Le 3 avril 1876, Flaubert prépare Un cœur simple. Il a reçu un volume de George Sand et des politesses épistolaires, lui donnant des nouvelles d’amis communs.
Il lui répond et sa lettre bifurque vite vers une méditation esthétique qui est aussi, peut-être, l'une des plus lucides professions de foi de toute sa correspondance.
Rappelons ici ce qu’est la Beauté pour Flaubert, avec cet autre extrait à l'attention de George Sand, et qui est le plus révélateur: “Je me souviens d'avoir eu des battements de cœur, d'avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l'Acropole, un mur tout nu (celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées). Eh bien ! Je me demande si un livre, indépendamment de ce qu'il dit, ne peut pas produire le même effet. Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l'harmonie de l'ensemble, n'y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d'éternel comme un principe ? (Je parle en platonicien).”
Tout Flaubert tient dans ce paragraphe : l'idée que la prose peut, ou doit, agir comme une paroi de marbre sous le soleil grec, par sa seule surface. La « vertu intrinsèque » qu'il invoque ne doit rien au sujet traité, rien à l'intrigue, rien à la thèse. Elle est dans l'assemblage, la rareté, le poli, l'harmonie, ce qu'il appelle ailleurs le mot juste, inséparable du mot musical, gouverné par « la loi des nombres ».
Or voici que cette certitude, qui a soutenu vingt ans de travail solitaire à Croisset, rencontre une objection non pas théorique, mais humaine. Car si la Beauté est une « force divine », un « principe », c'est-à-dire une constante, une loi, comment se fait-il que deux hommes que Flaubert aime et respecte, deux « vrais artistes », ne la sentent pas là où lui la sent avec le plus d'évidence ? La réponse tient en un paragraphe :
“Mais comme il est difficile de s'entendre ! Voilà deux hommes que j'aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourgueneff et Zola. Ce qui n'empêche pas qu'ils n'admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort ? Et comment plaire au public, quand vos plus proches sont si loin ? Tout cela m'attriste beaucoup. Ne riez pas.”
Flaubert ne dit pas : j'ai raison, ils ont tort. Il ne dit pas non plus : ils ont raison, j'ai tort. Il dit : qui a tort ? et laisse la question ouverte parce qu'il n'a pas de réponse. La « vertu intrinsèque » postulée à l'instant s'effondre comme critère universel dès lors qu'elle n'est pas sentie. Ce qui était un principe devient une confidence privée. La Beauté platonicienne, dont Flaubert parle avec ferveur, n'est peut-être qu'une idiosyncrasie, une configuration particulière de l'oreille et de la mémoire, que Tourgueneff et Zola ne partagent pas, et qu'aucune démonstration ne leur fera partager.
Le génie du paragraphe tient à ce qu'il dit de la solitude de l'expérience de la Beauté. Tourgueneff et Zola n'admirent pas Chateaubriand ni Gautier. Ces deux « vrais artistes », deux hommes dont Flaubert ne conteste ni l'intelligence ni le métier, ne sentent pas ce qu'il sent, alors le jugement de goût n'a pas de fondement universel.
La communauté esthétique que Flaubert imaginait, celle des « vrais artistes », est une fiction, et la solitude du jugement ne se résorbe ni dans le succès ni dans l'amitié. On peut aimer Tourgueneff et Zola ; on peut dîner avec eux le dimanche, défendre leurs livres, leur écrire des lettres chaleureuses ; et constater, le lundi, qu'ils sont sourds à ce qui vous ravit. « Tout cela m'attriste beaucoup. Ne riez pas.»
Flaubert sait qu'il est ridicule de prendre le goût avec autant de sérieux. Mais il ne peut pas faire autrement. C'est le ridicule des bâtisseurs de cathédrales qui n'ont que leurs mains et leur foi, et qui lèvent les yeux, de temps en temps, vers les échafaudages des autres, se demandant, sans réponse, si personne ne viendra jamais prier sous leurs voûtes.
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