Trois femmes puissantes ? Trois femmes vaincues, oui… Ce titre est un mensonge, un leurre, une escroquerie intellectuelle. Trois femmes puissantes, dites-vous ? Allons donc. Trois femmes écrasées, trois femmes définies, limitées, étranglées par des hommes, voilà ce que nous offre Marie Ndiaye.
Norah, d'abord. Cette femme, que l'on voudrait croire héroïne, passe son existence à courir après l'approbation d'un père qui n'en a cure et d'un frère qui n'a jamais rien fait pour elle. L'autrice essaie de nous la faire paraître indépendante, car elle a fait des études mais les faits sont là, elle reste finalement bien soumise au clan ; elle n'est que la domestique de la biologie, la victime consentante de liens dont elle ne cherche jamais à s'affranchir. Elle rapplique dès que son père l'appelle et va sauver son frère plutôt que de vivre pour elle-même. En plus de cela, elle a sombré dans son destin biologique, se traîne un homme inutile, un boulet sans ambition dont elle entretient même l'enfant, le tout sans une once de révolte. La puissance, chez elle, c'est de savoir encaisser les coups sans broncher. Si c'est cela, la puissance, alors les victimes de tous les régimes totalitaires étaient des géants.
Fanta, ensuite. Mais Fanta existe-t-elle seulement ? Dans le récit, elle n'est que l'ombre de son mari, ce Rudy Descas, dont la médiocrité serait presque risible si elle n'engloutissait pas toute la partie qui devrait être consacrée à Fanta. Elle a donné une progéniture à un homme qui ne sait même pas gérer ses propres émotions. Alors, certes, elle semble détachée émotionnellement de lui, mais encore une fois, les faits sont là, elle reste avec lui et le subit. Et où est-elle, elle ? Où est sa pensée, son désir, sa colère ? Absorbés, digérés, neutralisés par ce mari falot qui, lui, a au moins le privilège d'avoir une intériorité.
Khady Demba, enfin. Elle ne rêve que d'une chose, enfanter, comme si le ventre était l'unique horizon de la condition féminine, comme si la matrice était un champ de bataille digne du nom. Elle aussi donne un pouvoir disproportionné aux hommes… Son mari d'abord, puis un autre, qui va bien évidemment la trahir puisque rien de bon ne peut arriver aux femmes qui ne savent pas vivre par elles-mêmes et pour elles-mêmes.
Le plus consternant dans cette fresque de la défaite, c'est la misogynie tranquille qui l'habite. Ndiaye semble croire, naïvement ou perfidement, que la puissance d'une femme se mesure à sa capacité d'endurance, à sa soumission aux lois du sang et du mariage, à son sacrifice final sur l'autel de la reproduction.
J'aurais presque pu croire qu'une telle succession de clichés misogynes avait été écrite par un homme (par exemple l'abondant voisinage féminin qui permettait à une des personnages d'écouler plus facilement ses "brochures angéliques"… les femmes, ces crédules, ces pauvres esprits faibles, sont les proies favorites de la sottise mystique. Merci, Madame Ndiaye, pour ce magnifique portrait des femmes peintes en troupeau de brebis gavées d'inepties).
Certes, il y a de belles phrases. Il y a des fulgurances, des éclairs de style et d'esprit, mais ce n'est pas suffisant pour moi pour y voir un chef-d'œuvre. le prix Goncourt ne doit pas être une consécration du conformisme déguisé en audace. Marie Ndiaye veut nous faire croire que c'est le paroxysme de ce qu'une femme peut atteindre en termes de puissance ? Heureusement que d'autres autrices et auteurs nous ont fait la démonstration que les femmes peuvent dominer leur vie et leur entourage et, ce faisant, ont réellement rendu hommage à la puissance féminine.
Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas voir que ce roman, sous ses airs de tragédie, n'est qu'un éloge funèbre de la résignation, une ode au renoncement de l'individualité, un bréviaire de la défaite, le tout emballé dans un papier-cadeau élégant. Mais le papier-cadeau ne fait pas le cadeau, et le Goncourt ne fait pas le génie.