Marie et Philomène, ou la rupture sans métamorphose
Soeur PhilomèneÉlogeJe ne connaissais les frères Goncourt que pour avoir légué leur nom au plus célèbre des prix littéraires français, pour avoir été les amis de Flaubert et pour leurs critiques célèbres. Mais je n'avais jamais rien lu d'eux. Sœur Philomène fut donc ma première incursion dans leur univers, et j'ai beaucoup apprécié cette lecture, bien que la construction du récit m'ait laissée perplexe.
La première partie raconte l'enfance de Marie Gaucher, une petite fille orpheline, recueillie par sa tante, employée chez une dame bourgeoise, Madame de Viry. le jeune Henry, fils de la maison, est son compagnon de jeu, et l'enfant se rêve presque son égale, acceptant les rubans et les vieilles robes qu'on lui donne sans mesurer la distance sociale. Sa tante se plaît à admirer presque respectueusement la petite comme un enfant d'un autre sang que le sien.
Mais peu à peu, la maîtresse de maison se trouve dérangée par les aises de Marie qui devient trop exigeante et la tante doit éloigner l'enfant, en la changeant d'air et de milieu. La petite Marie est alors conduite au couvent où elle devient sœur Philomène.
Dans la seconde partie, le roman bascule alors dans l'univers de l'hôpital de la Charité à Paris, le décor d'un XIXe siècle dont Goncourt s'est attaché à restituer la réalité documentaire, et j'ai beaucoup apprécié cette visite dans les salles de soins.
Ce qui m'a laissée perplexe dans ce roman, c'est qu'une fois devenue Philomène, l'héroïne semble avoir perdu tout lien avec l'enfant qu'elle était. Aucun des personnages de ses jeunes années ne réapparaît. Alors soit, cela ne me dérange pas mais c'est surtout l'absence de développement du caractère entre l'enfant Marie et Sœur Philomène qui me manque.
Comment l'enfant jalouse, fière, marquée par la blessure sociale et l'abandon, devient-elle cette religieuse d'hôpital ? le narrateur n'offre pas assez d'éléments de continuité psychologique, aucun indice sur ce qui, de la petite Marie, persiste ou s'éteint en Philomène. Sa jalousie, par exemple, affleurait nettement chez l'enfant dans ses rapports avec Henry et dans ses accès de désespoir. On la retrouve certes chez l'adulte dans sa relation avec un interne, mais sans que le roman établisse jamais le moindre pont entre ces deux manifestations d'un même trait. C'est comme si l'on avait affaire à deux personnes différentes, sans que le récit ne nous donne à voir la métamorphose.
J'aurais voulu trouver un fil conducteur plus épais entre la première et la seconde partie. Edmond de Goncourt a-t-il voulu signifier que la vocation religieuse n'est pas une croissance mais une rupture, une mort du moi, et qu'elle exige un effacement total de l'individu ? L'hypothèse est séduisante, pourtant, pour que cette rupture soit vraiment signifiante, il m'aurait fallu davantage d'indices.
Malgré cette réserve, ma première incursion chez les Goncourt est une réussite, et je continuerai à découvrir leurs romans.